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Un territoire marqué par la guerre : topographie et densité des fortifications

La spécificité militaire du Périgord réside d’abord dans sa densité exceptionnelle de sites fortifiés. Selon l’Inventaire général des Monuments historiques (mission "Châteaux forts d'Aquitaine", 2018), on compte près de 800 châteaux, maisons fortes et vestiges castraux rien que dans le département, soit la plus forte concentration nationale par rapport à la superficie (Société Historique et Archéologique du Périgord).

Les raisons de cette densité sont multiples : conflit anglo-français récurrent dès le XIIe siècle, émiettement féodal, contrôle des axes fluviaux (Dordogne, Vézère, Isle, Dronne) et des frontières mouvantes entre royaumes. Les études récentes en SIG (systèmes d’information géographique) menées par l’INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) ont permis de cartographier précisément la répartition des fortifications, révélant non seulement l’importance stratégique des vallées, mais aussi la permanence de certains sites depuis l’Antiquité via la réutilisation de fortins gallo-romains (ex : site de Montcaret).

  • Près d’un château tous les 8 km en moyenne dans certains secteurs (source : SHAP, 2021)
  • 60 % des sites anciens présentent des traces de modifications architecturales entre le XIIIe et XVe siècle (CNRS, UMR 5607 Ausonius)

Du mythe des châteaux imprenables à la réalité des structures évolutives

Longtemps, l’imaginaire collectif associait les fortifications périgourdines à des ouvrages monolithiques, intacts depuis le Moyen Âge. Les fouilles récentes bouleversent cette vision statique.

Un chantier perpétuel

La plupart des structures aujourd’hui visibles correspondent à un empilement complexe de phases de construction, d’adaptations et parfois de reconversions (maison noble, ferme fortifiée...). La forteresse de Beynac, par exemple, a fait l’objet entre 2010 et 2015 d’une étude stratigraphique approfondie (laboratoire TRACES, CNRS). Celle-ci a permis d’identifier au moins quatre grandes campagnes de travaux entre le XIIe et le XVIIe siècle, avec de vastes remaniements chaque fois qu’une période d’instabilité s’annonçait.

  • Ajout de tours circulaires au XIIIe siècle face à l'évolution de l’artillerie
  • Renforcement des enceintes et creusement de fossés lors de la guerre de Cent Ans
  • Transformation d’espaces résidentiels après le retour de la paix

On retrouve ce schéma à Biron, Castelnaud ou Hautefort, rendant presque impossible de dater un « état originel » pour nombre de sites.

Évolution des techniques de défense

L’analyse archéologique a mis en lumière, à travers la morphologie des meurtrières, des casemates et la nature des maçonneries, une adaptation constante aux armes de siège puis à l’artillerie à poudre. L’équipe du projet européen « Château et archéologie en Aquitaine » (Université Bordeaux-Montaigne) a démontré que l’introduction des canonnières sur les courtines de Castelnaud dès 1408 (datation par dendrochronologie et analyse des mortiers) correspond à un tournant technologique, organisant le site autour de plateformes à canons et non plus seulement de la tour maîtresse.

Élément défensif Date d'apparition (Périgord) Évolution relevée
Meurtrières à arbalète Début du XIIIe siècle Passage à la fente « goutte d’eau » adaptée à l'artillerie
Barbacane Fin XIVe siècle Plus grande complexité des ouvrages avancés
Canonnières Début XVe siècle Multiplication sur toutes les faces d’attaque

Redécouvrir la vie quotidienne et les réseaux défensifs

L’archéologie ne renouvelle pas seulement l’image architecturale : elle fait aussi émerger la réalité de la vie sous contrainte militaire.

Des châteaux, mais aussi des villages fortifiés

Les prospections et fouilles récentes menées à Domme (INRAP, 2018-2022) révèlent que les bastides et « sauvetés » périgourdines n’étaient pas seulement des cités commerçantes ou administratives mais surtout des villes à vocation défensive, pensées dans leur plan d'origine pour résister à des assauts. Une analyse fine des fondations a permis d’identifier l’extrême rapidité de construction de certaines enceintes urbaines (moins de deux ans pour Domme selon la datation au radiocarbone des pieux de fondation), attestant de moyens logistiques colossaux mobilisés par la royauté ou les grandes familles seigneuriales.

Vie quotidienne, logistique et vestiges matériels

Les fouilles stratigraphiques de Saint-Front-de-Pradoux et du site de Mareuil, menées entre 2011 et 2019, ont livré des milliers de fragments de vaisselle, poteries à étamage, objets métalliques militaires et agricoles, éléments de harnais ou de parures, illustrant la pluralité du quotidien dans l’enceinte castrale. Détail marquant : plus de 700 pointes de traits retrouvées à Castelnaud, attestant de la fréquence des sièges ou des entraînements, mêlées à des outils de ferronnerie et des pièces d’armement réutilisées pour l’entretien des machines de siège.

  • Recensement de plus de 12 fours de potier intra-muros à Biron, datés du XVe siècle (fouilleurs : Denis Poirier, CNRS)
  • Présence de salles souterraines (aiguiers, caves, latrines) jusque-là inconnues, servies en période de siège comme réserve alimentaire ou abri (fouilles récentes à Beynac, 2017-2019)

Un territoire en interaction : réseaux de surveillance et communications

Au-delà des murs et des tours, les études archéologiques récentes insistent sur la force des réseaux défensifs.

  • Plus de 150 mottes castrales antérieures aux grands châteaux actuels, servant de relais d’alerte visuelle et de contrôle local (étude SHAP, 2019)
  • Des réseaux de beffrois de guet, séparés en moyenne de 2 à 5 km pour permettre la transmission rapide des signaux par feu ou miroir (travaux sur la vallée de la Vézère par Laurent Delacour, 2022)

Des découvertes inédites de chemins de ronde souterrains, notamment à Domme et Belvès, soulignent l’existence de voies de circulation protégées en cas de siège ou de contre-attaque, redessinent la carte souterraine de certaines forteresses (SESDI, rapport 2023).

Changements méthodologiques : nouvelles technologies, nouvelles perspectives

L’apport décisif du Lidar et de la photogrammétrie

L’usage du Lidar (télédétection par laser aéroporté) depuis 2015 a permis de révéler des structures invisibles à l’œil nu dans les forêts ou sous les terres cultivées. Ainsi, le plateau de Lanquais a livré grâce à cette technologie l’existence d’anciennes enceintes annulaires, jusqu’ici masquées par la végétation, et leur connexion à des voies antiques.

La photogrammétrie 3D, quant à elle, a été décisive dans la restitution virtuelle du donjon de Montfort, permettant de visualiser les phases successives du chantier et de proposer de nouvelles hypothèses sur l’évolution des logiques défensives.

  • Plus de 30 % des sites fortifiés majeurs réévalués via Lidar depuis 2020 (projet CartoChâteau, Université Bordeaux-Montaigne)

Mieux comprendre l’impact social des fortifications

Enfin, les équipes d’anthropologues (UMR 5199 PACEA, Bordeaux) se sont attachées à comprendre, via l’étude des restes humains exhumés près des murailles (Belvès, Saint-Avit), l’impact des phases de siège et la hiérarchie sociale au sein des groupes défendant la place. Les traumatismes osseux liés à l’usage de l’arbalète, la diversité diététique selon le rang ou la trace d’hommes/femmes et enfants réfugiés derrière les murs viennent nuancer la vision strictement aristocratique du château fort.

Pistes à explorer et actualités de la recherche

Les recherches se poursuivent et chaque année réserve son lot de surprises : révélations par imagerie satellite de sites jusqu’ici inconnus, découverte inattendue de caches d’armes ou d’archives, analyses palynologiques permettant de reconstituer le couvert végétal protecteur des abords de forteresses... Les perspectives de recherche sur la guerre, l’économie castrale ou la démographie militaire du Périgord demeurent passionnantes et en constante évolution.

Pour approfondir le sujet :

Grâce à cette révolution méthodologique et à la remontée constante de nouveaux indices, la Dordogne ne cesse d’offrir de nouvelles lectures de ses pierres, entre légendes tenaces et vérités exhumées du sol. Les études archéologiques modernes, loin de figer un passé idéalisé, redonnent vie à la complexité des sociétés médiévales, tout en dévoilant la vitalité et la diversité des patrimoines militaires du Périgord.

En savoir plus à ce sujet :

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