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Une terre de frontières : pourquoi la Dordogne fut un théâtre clé de la guerre de Cent Ans

Alors que le conflit anglo-français s’étend de 1337 à 1453, la région de la Dordogne, issue de la puissante province du Périgord, se retrouve brutalement placée au carrefour des ambitions anglaises et françaises. Sa spécificité géopolitique historico-culturelle – une mosaïque de seigneuries, jalonnée de rivières et collines boisées – en fait une zone tampon dont la maîtrise devient cruciale pour le camp rival. La Dordogne, par sa proximité avec la Guyenne anglaise et ses liens historiques avec la couronne capétienne, subit de plein fouet la stratégie des forteresses et des sièges.

Selon l’ouvrage de Philippe Contamine (La guerre de Cent Ans, 2012), plus de 70 châteaux et forteresses ponctuaient alors le paysage du Périgord. Beaucoup ont été transformés, dévastés ou reconstruits au fil des prises successives. Cette densité exceptionnelle d’ouvrages défensifs n’est pas un hasard : c’était une nécessité impérieuse dans cette région stratégique exposée aux raids, pillages et changements de domination.

Rôles militaires des forteresses : forteresses, bastions et verrous du territoire

Au cœur de la confrontation franco-anglaise, les forteresses médiévales de Dordogne n’avaient rien d’ornemental. Elles étaient conçues comme de véritables machines de guerre, répondant à trois grandes fonctions militaires.

  • Contrôle et défense des axes stratégiques La Dordogne, sillonnée par de nombreux cours d’eau – la Dordogne, la Vézère, l’Isle – nécessitait une surveillance constante. Les forteresses telles que Beynac, Castelnaud, Domme ou Biron furent bâties à des points de passage clés, souvent sur des hauteurs, dominant les routes commerciales et militaires. Ces emplacements offraient un avantage décisif pour surveiller et interdire le franchissement des armées adverses.
  • Points d’appui pour les armées Les places fortes servaient de base logistique, permettant aux troupes de stationner et de se ravitailler. Selon les Chroniques de Froissart, la garnison de Castelnaud-le-Chapelle comptait entre 50 et 120 hommes d’armes en temps de crise, capables d’effectuer des sorties ou de tenir un siège prolongé grâce à leurs réserves.
  • Refuge et repli en cas d’attaque Au-delà des combats majeurs, les raids de “routiers” (mercenaires ou soldats licenciés) forçaient les paysans et les notables à trouver refuge derrière les murailles durant les périodes de troubles. La capacité des enceintes à tenir face aux engins de siège a sauvé bien des villages d’une destruction certaine.

À travers toute l’Aquitaine, la “guerre des places” domine la période : on estime que dans le sud-ouest, près de 40% des sièges de la guerre de Cent Ans (soit plus de 200 opérations recensées dans Annales. Histoire, Sciences Sociales) ont concerné des places fortes du Périgord et de ses environs. Parmi les plus emblématiques :

  • Château de Beynac : bastion français réputé imprenable, il contrôlait la vallée de la Dordogne et faisait face à Castelnaud, tenu par les Anglais.
  • Château de Castelnaud : véritable “forteresse d’avant-poste” anglaise, constamment modernisée jusqu’au XVe siècle (chemin de ronde couvert, tours flanquant, fossés profonds).
  • Domme : bastide fortifiée, tour à tour anglaise et française, célèbre pour avoir été prise au moins sept fois entre 1347 et 1437.
  • Château de Montfort : incendié, reconstruit six fois durant la guerre de Cent Ans – reflet du chaos constant et de la lutte pour le contrôle local.

Innovation architecturale : la “modernisation” des forteresses pendant la guerre

La confrontation continue provoque un saut technologique dans l’architecture militaire de la Dordogne. En réponse à l’essor de l’artillerie et des engins de siège, les seigneurs investissent dans de nouvelles structures défensives :

  • Tours circulaires et flanquantes, plus résistantes aux tirs de bombardes que les tours carrées médiévales classiques
  • Chemises basses et murailles à talus pour mieux absorber les chocs des projectiles
  • Boulevards ou barbacanes avancées, comme à Domme, destinés à ralentir les assaillants avant qu’ils n’atteignent le cœur de la forteresse
  • Multiplication des meurtrières et des archères à croix – innovation typiquement périgourdine pour un tir plus large

Le château de Castelnaud, aujourd’hui l’un des plus visités de Dordogne, offre une remarquable collection d’engins et de machines de guerre (trébuchets, mangonneaux), témoignage rare de la créativité défensive et de la pression constante de la guerre (chateau-castelnaud.com).

Centres de pouvoir et enjeux politiques : la forteresse, cœur de la seigneurie

Outre leur rôle militaire, les forteresses médiévales servaient de pivots pour le contrôle social, politique et fiscal de la région. La possession d’un château ou d’une citadelle conditionnait le pouvoir local et l’allégeance à un camp ou à l’autre.

  • Changements d’allégeance fréquents : La Dordogne fut l’une des régions les plus instables de la guerre – selon Jean-Pascal Jospin (Les Châteaux du Périgord, Ouest-France), un même château pouvait passer des mains françaises aux mains anglaises huit à dix fois en un siècle.
  • Perception des impôts et droit de gîte : Les seigneurs utilisant leurs forteresses pour imposer les “taille”, “gabelle” ou “aide” – taxes parfois doublées ou triplées en temps de guerre, pesant sur les communautés paysannes déjà fragilisées.
  • Lieu de pouvoir judiciaire : Dans leurs salles basses, les châtelains rendaient justice, réglaient les litiges, organisaient la conscription.

La bataille pour chaque forteresse était aussi une bataille pour légitimer un pouvoir : on retrouve dans les chroniques de l’époque de fréquentes trahisons, sièges soudains, négociations complexes (voir la lettre de 1369 d’Edward of Woodstock, le Prince Noir, sur le site Gallica de la BnF).

Impact sur la population et l’économie locale : entre abri, oppression et renaissance

La guerre de Cent Ans a brutalement bouleversé la vie quotidienne. Les sources fiscales, comme les “rôles de taille de Périgueux” (Archives Dép. Dordogne, 1385-1420), montrent une chute démographique allant jusqu’à –30% dans certaines paroisses fortifiées à la fin du XIVe siècle. En cause, la succession de sièges, les épidémies, mais aussi la protection relative qu’offraient les forteresses :

  • Exode rural et villages désertés : les paysans fuient vers les places fortes.
  • Villages fortifiés : des communautés entières participent à la construction de “bastides”, bourgs protégés où population, administration et défense se confondent, comme Montpazier ou Villefranche-du-Périgord.
  • Commerce sous contrôle : les marchés – souvent situés à l’intérieur ou au pied des forteresses – sont taxés ; les routes surveillées sécurisent partiellement les échanges viticoles et céréaliers.
  • Relance après les conflits : la sécurité retrouvée permet à certaines cités comme Sarlat, dotée de solides remparts, de redynamiser leur économie dès les années 1460-1470, favorisant notamment le renouveau du négoce du vin périgourdin avec Bordeaux.

Statistiques et chronologie de la guerre de Cent Ans en Dordogne

Année Événement Lieu
1347 Prise de Domme par les Anglais Domme
1357 Siège du château de Castelnaud par les Français Castelnaud
1377 Prise de Beynac par assaut surprise Beynac
1437 Reddition de Domme aux Français : fin de la domination anglaise dans la région Domme

Derrière les murs, la mémoire : traces visibles et leçons d’histoire

Aujourd’hui, la Dordogne conserve ce patrimoine exceptionnel. Un tiers des places fortes du Moyen Âge restent partiellement ou intégralement conservées (source : Périgord.com, inventaire du patrimoine, 2022). Cette densité unique d’édifices visitables – de la rivière à la colline – invite à lire, sur chaque pierre, la mémoire d’une région “forgée par la guerre”.

  • Les marques des restaurations successives – tours angulaires sur bases romanes à Biron, bastions italiens tardifs à Domme – illustrent la longue adaptation des défenses.
  • Les villages castraux, toujours habités ou reconvertis, offrent un paysage urbain unique, dont la logique défensive explique parfois l’organisation chaotique des rues ou les passages voûtés.

Explorer les forteresses de Dordogne, c’est découvrir l’histoire vivante d’un territoire façonné autant par la guerre que par la paix retrouvée. Les châteaux, loin d’être de simples décors, apparaissent pour qui sait lire les traces, comme les témoins d’un Moyen Âge complexe et d’un long dialogue entre violence, résistance et renouveau.

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