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Des forteresses de pierre à la mémoire du paysage : quand les bastides du Périgord se défendaient

Au cœur du Sud-Ouest, la Dordogne conserve un maillage étonnant de bastides. Ces “villes neuves’’, surgies au creux du XIIIe et du XIVe siècle, avaient un objectif aussi stratégique qu’urbain : sécuriser et contrôler un territoire disputé entre Couronne d’Angleterre et Royaume de France. Mais qu’est-il advenu des puissants remparts qui les protégeaient ? Que reste-t-il aujourd’hui de ces ceintures de pierre ? Explorer les bastides du Périgord, c’est lire la carte d’un affrontement médiéval, observer comment l’ingénierie défensive a marqué la trame urbaine, et découvrir que derrière la douceur estivale des places se cachait la nécessité de survivre.

L’émergence des bastides et l’importance primordiale des remparts

Entre 1222 et 1373, près de 35 bastides sont fondées sur l’actuel département de la Dordogne (chiffres de l’Inventaire général du Patrimoine culturel, Région Nouvelle-Aquitaine). Leur création répondait à un double enjeu : sécuriser la population civile, tout en dotant les seigneurs ou autorités royales de pôles de contrôle et de taxation, grâce à des tracés rigoureux et défensifs.

Les remparts assuraient une triple fonction :

  • Barrière physique face aux troupes ennemies, aux bandes armées et à la criminalité rurale ;
  • Limite fiscale, le passage des portes était soumis à des droits d’entrée et de circulation des marchandises (péages, tonlieu) ;
  • Frontière symbolique d’appartenance, la muraille matérialisant l’identité collective et la charte de la bastide.

Les murs d’enceinte, la palissade, la douve, puis plus tard le fossé sec, formaient ainsi une ligne de front indispensable dans ces zones longtemps disputées. La géométrie régulière des bastides – places bordées d’arcades, rues en damier – s’articule généralement autour de deux ou quatre portes fortifiées.

Inventaire des vestiges : que reste-t-il de défensif dans les bastides du Périgord ?

Le sort des remparts a suivi les vicissitudes de l’histoire : guerres, sièges, reconstruction, puis lente adaptation aux époques de paix et à la poussée démographique. Dès le XVIe siècle pour beaucoup, la nécessité du rempart s’amenuise : on abat, on remanie, on recycle les pierres pour d’autres usages. Pourtant, à l’œil attentif, le passé militaire affleure toujours.

Biron, Monpazier, Beaumont-du-Périgord : trois bastides, trois exemples distincts

Beaumont-du-Périgord – fondée en 1272 par Edouard Ier d’Angleterre – offre aujourd’hui un des plus beaux ensembles conservés. Sur près de 1200 mètres, le tracé des anciens remparts se devine encore : en témoignent la porte de Luzier à l’Ouest, l’habitat construit en appui sur les murs ou directement contre l’enceinte, et des vestiges visibles place Jean Moulin. À Monpazier, la place carrée (dite “place des cornières”) et les rues structurées laissent en filigrane la place qu’occupaient autrefois murs et fossés. Ici, seules quelques bases de murailles subsistent, intégrées au bâti civil, mais l’ossature urbaine épouse toujours le plan défensif originel.

Bastide Fondation État des remparts aujourd’hui Spécificité historique
Beaumont-du-Périgord 1272 Tracé visible, portes présentes, sections de murailles conservées Système défensif conçu en étoile, 5 portes à l’origine
Monpazier 1284 Vestiges intégrés aux constructions, tracé perceptible Classée parmi les "plus beaux villages de France"
Villefranche-du-Périgord 1261 Remparts disparus, plan urbain et toponymes conservés Place du Marché médiévale toujours en activité
Lalinde 1267 Bases de murailles, fossés remblayés, une porte visible Position stratégique sur la Dordogne, portée commerciale importante

Certains éléments de fortifications ont traversé les siècles grâce à leur usage : une maison intégrée dans la porte, le nom d’une “rue des remparts”, le profil d’une motte, ou la survivance de tours rondes découronnées, utilisées comme greniers à foin ou pigeonniers. D’après l’Inventaire général du Sud-Ouest, moins de 15% des enceintes originelles sont encore identifiables in situ, mais la “trace” s’observe également dans la toponymie, la morphologie urbaine ou l’empreinte au sol.

Décrypter les indices laissés par le passé : lire la ville, interroger la carte

Arpenter une bastide périgourdine, c’est comme feuilleter un manuscrit effacé où subsistent quelques lignes et dessins : l’étude des plans cadastraux anciens et des cartes IGN permet souvent de discerner ce que l’œil semble avoir oublié. Voici les signes permettant de repérer les vestiges des remparts :

  • Le réseau de rues concentriques ou qui s’interrompt en boucle, marquant l’ancien tracé du mur d’enceinte ;
  • Des maisons “de rempart” : habitées, percées de meurtrières, parfois adossées à la muraille visible depuis des jardins privés ou des venelles pavées ;
  • Les toponymes : “Rue des Fossés”, “Porte Vieille”, “Tour du Guet”, témoignent de la présence du dispositif défensif ;
  • Des différences de niveau : qui trahissent l’emplacement d’un ancien fossé ou d’un talus de fortification (cas de Domme, où l’escarpement naturel accentue la défensivité).

La ville de Domme se distingue toutefois : son rempart crénelé, long de près de 1,2 km, renforcé par trois portes principales (porte des Tours, porte de la Combe, porte Del Bos), figure parmi les mieux conservés de France. L’étude par la Région Nouvelle-Aquitaine montre que la plupart des restaurations réalisées au XIXe siècle jouent un rôle dans la préservation architecturale actuelle.

Usages réinventés et disparition : pourquoi les remparts se sont effacés

Cette lente disparition des remparts s’explique par un faisceau de raisons :

  • L’obsolescence militaire : avec la généralisation de l’artillerie à poudre dès la fin du Moyen Âge, les enceintes deviennent inefficaces contre les nouvelles armes, et donc inutiles.
  • Le développement urbain : l’accroissement des populations urbaines au XVIIIe et XIXe siècles pousse à ouvrir les murs pour favoriser la circulation et l’extension.
  • Le recyclage des matériaux : pierres et charpentes deviennent des ressources de construction bon marché pour les habitants de l’époque moderne (source : Simone Deniélou, archéologue, “Les pierres réutilisées des fortifications du Moyen Âge”).
  • L’entretien coûteux : les pouvoirs municipaux n’ayant plus les ressources nécessaires abandonnent peu à peu l’entretien, les murs tombent alors en ruine ou sont vendus en lots.

Dans certains cas rares, ces remparts deviennent un argument touristique ou identitaire. Ainsi, Monpazier et Domme ont engagé des campagnes de valorisation du patrimoine à partir du XXe siècle. L’UNESCO cite d’ailleurs la Dordogne comme l’un des départements français possédant le plus grand nombre de “villes closes” ayant intégré leurs vestiges dans la trame vivante actuelle (UNESCO, inventaire urbain).

À la recherche des remparts disparus : conseils aux explorateurs et curieux d’histoire

Explorer les traces des remparts défensifs du Périgord, c’est d’abord apprendre à regarder : en levant les yeux vers un chaînage de pierres au détour d’une ruelle, en s’attardant sur les courbes d’une placette, en questionnant le nom des rues. Beaucoup de bastides comme Eymet, Vergt ou Molières dévoilent leurs indices aux voyageurs patients.

Pour les passionnés, quelques outils essentiels :

  • Privilégier les cartes anciennes (disponibles sur Gallica ou via les Archives départementales de la Dordogne), utiles pour repérer les “vieux remparts” ;
  • Consulter les bases en ligne comme POP – Plateforme ouverte du patrimoine ou l’Inventaire Aquitaine pour recenser photos, plans et notices historiques à jour ;
  • Toujours se renseigner auprès des offices de tourisme locaux, qui proposent des visites guidées ciblant ces vestiges cachés (par exemple, la visite “Sur les remparts de Domme” l’été).

Le rempart invisible, une architecture vivante

Si les remparts de pierre se sont effacés, ils n’en structurent pas moins l’espace, la mémoire et même l’ambiance de ces bastides. Ils ponctuent le paysage, dessinent les itinéraires des fêtes médiévales, offrent des balcons pour observer les couchers de soleil ou des ombres fraîches dans la canicule. Comprendre l’histoire des bastides, c’est percevoir tout ce que la guerre, la paix, et la vie quotidienne ont patiemment sculpté dans la roche et la terre du Périgord.

Les vestiges subsistants, discrètement mêlés à l’habitat, sont une invitation à la découverte. Ils rappellent que la beauté du Périgord ne se résume pas à ses places à arcades, ses marchés et ses vignobles, mais réside aussi dans ce dialogue ininterrompu entre la pierre défensive, la liberté des ruelles, et l’écho d’une histoire pluriséculaire.

Sources : Inventaire général du patrimoine Nouvelle-Aquitaine, Simone Deniélou (CNRS), BnF Gallica, UNESCO World Heritage, « Bastides et villes nouvelles du Moyen Âge » (ouvrage collectif, Ed. Sud Ouest, 2020)

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