Nous Écrire

[email protected]

L’invention des bastides : entre nécessité politique et révolution urbaine

Au XIII siècle, le Sud-Ouest de la France devient le théâtre d’une expérience inédite d’urbanisme : la fondation de bastides. Face à la rivalité entre le roi de France et le roi d’Angleterre, ces nouvelles cités sont créées pour affirmer un pouvoir, organiser l’espace, et sécuriser les populations. Non fortifiées à l’origine, construites sur une trame régulière, les bastides du Périgord marquent une véritable rupture avec l’organisation médiévale habituelle.

Plus de 300 bastides voient le jour entre 1222 et 1373 en Aquitaine, dont une quarantaine en Dordogne (source : Bienvenue à la ferme Aquitaine). Ces villes neuves sont le fruit d’accords complexes – les "paréages" – entre seigneurs, rois, et parfois abbayes. La plus ancienne bastide du Périgord, Villefranche-du-Périgord, est fondée en 1261, suivie peu après par Monpazier (1284), Lalinde ou Domme.

L’art du quadrillage : l’urbanisme novateur des bastides périgourdines

Pour tout passionné d’histoire ou d’architecture, la visite d’une bastide périgourdine offre un terrain d’observation unique. Leur urbanisme en damier, visible encore aujourd’hui, est un héritage direct de l’esprit rationaliste du Moyen Âge tardif.

  • Trame orthogonale : Les rues y forment un quadrillage presque parfait, convergeant souvent vers une vaste place centrale, cœur de la vie civique et marchande. À Monpazier, la largeur des rues et la régularité des parcelles témoignent encore de cette volonté de planification, rare pour l’époque.
  • Place à couverts : L’emblématique place de la bastide est ceinte d’arcades, appelées « couverts », abritant les étals des marchands. À Beaumont-du-Périgord, ces galeries monumentales permettent d’imaginer l’effervescence des marchés médiévaux, à l’abri du soleil ou des intempéries.
  • Égalité foncière : Les parcelles sont attribuées de façon équitable aux premiers colons ("consorts"), chacun recevant un lopin et une maison, une formule révolutionnaire pour l’époque.

Le soin apporté à la répartition de l’espace public et privé fait des bastides de véritables laboratoires précurseurs de l’urbanisme moderne, bien avant les plans orthogonaux de certaines villes nord-américaines.

Bastides du Périgord : entre pierre et légendes

Ces cités, bâties en calcaire blond ou en grès rouge, ont traversé les siècles, se forgeant une identité unique. Chaque bastide conserve sa part de mystère et de récits épiques.

  • Domme, la bastide aux mille secrets : Perchée sur sa falaise, Domme fut dotée dès 1281 de portes fortifiées et d’une enceinte. Pendant la guerre de Cent Ans, la ville fut assiégée à plusieurs reprises. Particularité rare : Domme abrite dans la « Porte des Tours » des graffitis templiers gravés par des chevaliers prisonniers lors de la suppression de l’ordre (1307-1312). Ces marques font aujourd’hui de Domme un haut-lieu du mystère templier (Le Télégramme).
  • Monpazier, la bastide modèle : Monpazier, fondée en 1284 par Édouard Ier d’Angleterre, est couronnée par « Les Plus Beaux Villages de France ». Son plan et son état de conservation sont tellement représentatifs que la cité sert souvent d’exemple dans les études universitaires sur les bastides.
  • Lalinde et Beaumont-du-Périgord : Lalinde (1267), première bastide anglaise du Périgord, possède encore sa structure initiale. À Beaumont, fondée en 1272, l’église fortifiée trône au centre de la place, rappelant l’importance de la dimension spirituelle au cœur de la cité.

À travers ces histoires, les visiteurs pénètrent dans le quotidien médiéval : chartes de franchises, foires, rivalités entre Français et Anglais, et innovations sociales.

Bastides et leur rôle dans l’histoire du Périgord

La création des bastides n’est pas qu’un fait d’urbanisme, elle modifie durablement la société et l’économie du Moyen Âge. La charte de fondation garantit à ces villes une large autonomie – justice locale, marchés, perception des taxes – incitant à la venue de nouveaux habitants. Cette politique attire fermiers, artisans et commerçants, favorisant l’essor de l’économie périgourdine et l’essor d’une classe bourgeoise encore naissante.

Au XIV siècle, lors de la guerre de Cent Ans, le réseau dense des bastides devient un enjeu géopolitique majeur. Certaines changent même trois à quatre fois de bannière au fil des décennies. Leurs fortifications, parfois ajoutées a posteriori, témoignant de l’insécurité ambiante et de l’importance stratégique de ces agglomérations.

  • Par exemple, Domme fut anglaise puis française suite à de nombreux sièges.
  • En 1369, Monpazier repasse définitivement sous contrôle français après plusieurs décennies anglaises.

La stabilité et la relative prospérité des bastides périgourdines participent en filigrane à l’identité du Périgord, à la croisée de la Guyenne anglaise et du royaume capétien.

Au XVIII siècle, de nombreuses bastides connaissent un nouvel essor grâce au commerce du vin, du tabac ou des truffes, confortant leur place dans le paysage périgourdin contemporain (voir "La Truffe et le Vin en Dordogne", éditions Sud-Ouest).

Explorer les bastides : conseils pratiques et expériences à vivre

Pour saisir toute la richesse des bastides périgourdines, rien ne remplace une promenade au gré de leurs rues. Voici quelques suggestions pour approfondir la découverte :

  1. Démarrer sur la place centrale : Chaque bastide a sa place du marché, souvent bordée d’arcades. C’est ici que bat le cœur de la cité. À Monpazier, la halle centrale en bois, datée du XV siècle, accueille chaque jeudi un marché toujours vivant.
  2. Lever les yeux sur les couverts : Les galeries voûtées, sculptées ou sobres, rappellent la diversité des bâtisseurs et des époques.
  3. Observer le plan orthogonal : Un circuit à pied permet de "lire" sur le terrain les principes d’urbanisme d’origine.
  4. Explorer les remparts et portes fortifiées : À Domme, les portes monumentales offrent un panorama superbe sur la vallée de la Dordogne.
  5. Visiter les musées locaux : De nombreuses bastides disposent de musées retraçant leur histoire et leurs traditions, comme à Monpazier ou à Lalinde.

Plusieurs bastides périgourdines accueillent aussi des festivals médiévaux, marchés de producteurs ou visites guidées thématiques, offrant de véritables plongées sensorielles dans leur histoire.

Bastides périgourdines : patrimoine vivant et source d’inspiration contemporaine

Si elles séduisent autant les amateurs d'histoire que les passionnés d'architecture, ce n’est pas uniquement pour leur beauté figée dans le passé. Les bastides témoignent d'une France inventive et pragmatique, capable de concevoir des espaces urbains inclusifs et fonctionnels avant l'heure.

Aujourd'hui, leur héritage inspire urbanistes et architectes. Le quadrillage de Monpazier a été étudié pour des projets contemporains, notamment pour sa gestion de la lumière et de la ventilation naturelle — des atouts environnementaux modernes (source : La Montagne).

La robustesse de leur tissu urbain, la convivialité de leurs places publiques et la qualité de vie qu’on y trouve expliquent pourquoi les bastides demeurent aujourd’hui parmi les villages les plus attractifs du Sud-Ouest, tant pour les résidents que pour les visiteurs du monde entier. Véritables manuels d’histoire à ciel ouvert, ces cités racontent l’aventure humaine avec la simplicité d’un tracé géométrique et la profondeur de leur patrimoine.

En savoir plus à ce sujet :

© le-raz.com.