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Aux origines d’un phénomène : la naissance des bastides

Entre le XIII et le XIV siècle, le Sud-Ouest de la France voit fleurir près de 500 villes nouvelles appelées "bastides". Leur apparition n’est pas le fruit du hasard mais résulte d’un contexte géopolitique et économique qui bouleverse le royaume : guerres, famines, dépeuplement, mais aussi essor du commerce et lutte d’influence entre rois et seigneurs féodaux (Annales. Économies, Sociétés, Civilisations).

Les bastides, à l’inverse des villages médiévaux traditionnels, se construisent ex-nihilo, adossées à une charte de fondation garantissant aux habitants libertés et privilèges inédits pour l’époque : exemption de certaines taxes, droit de transmettre leurs biens. L’objectif : attirer population et richesses, mais aussi affirmer l’autorité du fondateur — qu’il soit roi de France, roi d’Angleterre, comte de Toulouse ou abbé puissant.

Le rôle central des bastides dans les circuits du commerce médiéval

Un urbanisme conçu pour le marché

La première pierre d’une bastide posée, la place centrale quadrangulaire arrive immédiatement après. Ce cœur commerçant dicte tout, jusqu’à l’orientation des rues (souvent à angles droits pour favoriser l’accès et la surveillance).

  • Place bordée d’arcades, accueillant marchés, foires, justice et vie sociale
  • Dimensions rarement inférieures à 40m x 30m, certains exemples allant bien au-delà à Montpazier ou Monflanquin
  • Bâtiments publics (halle, maison commune), parfois dès la fondation, pour sécuriser les échanges et encadrer la fiscalité

Selon l’historien Jean-Louis Biget, à la fin du XIII siècle, les bastides représentent plus de 60 % de la création urbaine dans le bassin de la Garonne, favorisant une croissance des échanges de 30 à 50 % dans la zone (Source : Bastides, villes neuves du Moyen Âge, éd. Sud Ouest, 2019).

Économie diversifiée et stratégies d’attractivité

  • Droits d’étal et étalons de mesure : Chaque marchand paie pour vendre — les recettes profitent aux fondateurs ou à la communauté.
  • Organisation hebdomadaire : Les marchés rythment la vie des bastides, complétés par des foires de portée régionale (grains, vins, textiles, bétail).
  • Privilèges accordés aux artisans : Liberté d’installation, statut protégé pour les métiers non-possédés ailleurs.
  • Standardisation des poids et mesures : Sécurité et confiance dans les transactions, facilitant l’export à l’échelle du royaume.

Ainsi, la bastide n'est pas qu’une simple ville : elle révolutionne la logistique commerciale en rapprochant producteurs ruraux, marchés urbains et négociants venant de Bordeaux, Cahors, Toulouse ou Agen.

Bastides et viticulture : une symbiose féconde

Dans le Périgord, le Lot-et-Garonne ou le Gers, les bastides participent à l’essor de la vigne. À Eymet, Monbazillac ou Domme, on note que la fondation de la bastide coïncide (ou précède de peu) la multiplication des exploitations viticoles.

  • Mise à disposition de terres : Les fondateurs redistribuent ou morcellent d’anciennes réserves féodales au profit de colons bâtisseurs.
  • Droits de mutation : La vente des vins gravés finance les équipements collectifs (remparts, halle, fours).
  • Cotation des vins : La renommée d’une bastide – Lalinde, Sainte-Foy-la-Grande – contribue à donner une appellation d’origine bien avant l’heure.

Au XIII siècle, on estime que le volume de vin transitant par les bastides du Bordelais a crû de près de 70 % en une génération, stimulé par l’afflux de négociants anglais et flamands (Source : J. Goy, Le Commerce du vin au Moyen Âge, CNRS, 1987).

Une architecture défensive pensée pour l’efficience

Géométrie urbaine et contrôle militaire

Contrairement à l’image de la ville médiévale tortueuse, la bastide se caractérise par ses rues rectilignes et un schéma facilement défendable. Cette trame orthogonale s’accompagne :

  • D’enceintes parfois dès l'origine, souvent renforcées au fil des tensions politiques (Guerre de Cent Ans, querelles féodales) ;
  • De tours-portes monumentales, filtrant l’accès aux marchands et veillant aux allées et venues ;
  • De fossés et levées de terre pour ralentir cavalerie et engins de siège ;
  • D’une concentration des principaux bâtiments publics autour de la place, ce qui facilite leur protection en cas d’agression.

Par exemple, la bastide de Monpazier pouvait compter jusqu’à 12 portes fortifiées ; à Villefranche-du-Périgord, c’est tout le système de fossés qui était relié à une "porte aux chevaux" permettant une évacuation rapide des habitants en cas d’attaque.

Un bouclier face à la guerre de Cent Ans

Le XIII et le XIV siècles sont des périodes de tension extrême dans le Sud-Ouest où Anglais et Français rivalisent pour le contrôle de la Gascogne et du sud du Périgord. Les bastides font alors office de verrous stratégiques sur les lignes de ravitaillement, les routes commerciales ou les passages de frontières (notamment la Dordogne et la Garonne).

  • Points d'appui défensifs : En 1377, la bastide de Domme résiste six mois au siège mené par Du Guesclin grâce à son enceinte et au ravitaillement rendu possible par ses entrepôts.
  • Contrôle des ponts et bacs : À Sainte-Foy-la-Grande ou Castillon-la-Bataille, la maîtrise de la traversée fluviale est capitale pour la circulation des troupes et des marchandises.
  • Mise en défense des habitants : La majorité des colons sont astreints à l’"ost", service d’armes collectif, et participent à la maintenance des fortifications.

La bastide protège donc les intérêts économiques autant qu’humains : selon des documents d’archives, on estime que 65 % des bastides du Lot durant la Guerre de Cent Ans ont nécessité au moins une rénovation complète des ouvrages défensifs — engagement énorme pour des communautés parfois pauvres (Pierre Toubert, Université Paris 1).

Bastides, laboratoire de la citoyenneté médiévale

Des libertés sous conditions

La charte de la bastide institue souvent une solidarité nouvelle (Persée) :

  • Le conseil des habitants, élu (coseigneurs, consuls), administre la fortune collective, la justice mineure, et répartit l’impôt.
  • Les citoyens jouissent de droits renforcés par rapport aux villages voisins : exemption de corvées, droit de succession élargi, possibilité de s’organiser en confréries de métiers.
  • La fiscalité (taille) reste cependant élevée et peut entraîner le dépérissement des bastides moins bien situées.

Ce laboratoire politique encourage l’essor d’une classe moyenne rurale, constituée autour des marchés et de l’artisanat. Nombre d’innovations administratives migreront vers les plus grandes villes du royaume, inspirant la gestion urbaine jusqu’à la Révolution.

Héritage et attrait contemporain des bastides

Aujourd’hui, de Domme à Lalinde, de Monflanquin à Libourne, les bastides restent des pôles de vie particulièrement attractifs sur le plan touristique et patrimonial. Elles étonnent par :

  • La qualité de leur trame urbaine, restée presque inchangée sept siècles plus tard ;
  • La vitalité de leurs marchés hebdomadaires, véritables héritiers du négoce médiéval ;
  • Des festivals et médiévales qui retracent la diversité des fonctions originelles des bastides.

Le recensement des bastides du Sud-Ouest témoigne plus largement d’une forme urbaine exportée bien au-delà : on en trouve des modèles jusqu’en Lituanie (Kaunas), en Angleterre (New towns), ou en Italie (Terre nuove toscanes) — vecteurs de commerce et remparts solides dans un monde mouvant.

Quand la pierre rejoint la vigne : la leçon vivante des bastides

Les bastides, jalons du paysage et actrices majeures du commerce et de la défense médiévale, révèlent l’inventivité d’une époque mais aussi l’épaisseur de ses crises. Si elles offrent aujourd’hui un plaisir architectural et sensoriel évident, elles rappellent surtout que, dans l’histoire, la ville nouvelle n’est jamais une page blanche mais bien une réponse créative aux défis du temps : économie, sécurité, convivialité. Entre marché et rempart, liberté et solidarité, les bastides tissent un fil rouge jusqu’à notre regard actuel, où patrimoine, terroir et mémoire demeurent indissociables.

Sources complémentaires :

En savoir plus à ce sujet :

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