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Le Périgord, une terre de conflits et de résilience

Le Périgord, façonné par ses vallées sinueuses, ses plateaux calcaires et ses forêts profondes, fut dès le Moyen Âge un terrain de prédilection pour les bâtisseurs de fortifications. Sa position charnière entre le royaume de France et les possessions anglaises à partir du XIIe siècle, a transformé cette terre en un véritable théâtre de conflits. Ce contexte a profondément influencé l’architecture des villages périgourdins, qui se sont armés de bastions, d’enceintes et de systèmes défensifs ingénieux pour se protéger des invasions et des troubles constants.

Selon les travaux de l’historienne Natalie Roux (“Les fortifications rurales en Dordogne”, 2011), près de 120 bourgs et villages périgourdins présentaient, à la fin du Moyen Âge, des éléments défensifs marqués — un chiffre impressionnant comparé à d'autres régions de France.

Pourquoi fortifier un village ? Le contexte géopolitique périgourdin

La Dordogne a été, du XIe au XVIe siècle, une région très disputée, cristallisant les tensions entre seigneurs locaux, rois de France et d’Angleterre, puis plus tard protestants et catholiques. Le morcellement féodal et les épisodes de la guerre de Cent Ans (1337-1453) ont multiplié les besoins en protection.

  • La guerre de Cent Ans : Dès 1337, le département connaît une militarisation exacerbée : le Périgord est traversé par des chevauchées, pillages et sièges fratricides.
  • La guerre de Religion : Au XVIe siècle, la proximité de places protestantes et catholiques pousse de nombreux villages à consolider (ou restaurer) leurs enceintes.
  • Banditisme et routiers : Au-delà des conflits d’ampleur, les villages doivent se prémunir contre les bandes armées, surnommées “routiers”, qui écument campagnes et chemins.

La fortification devient ainsi à la fois un marqueur de pouvoir seigneurial, une nécessité militaire et un rempart vital pour la communauté villageoise.

Anatomie d’une enceinte villageoise : de la pierre à la stratégie

Le modèle de l’enceinte périgourdine ne doit rien au hasard. Elle est la synthèse de techniques héritées des Romains, adaptées aux réalités topographiques locales et enrichies par la créativité médiévale.

  • Murailles : En pierre calcaire, elles mesurent généralement de 4 à 8 mètres de haut, sur 1 à 2,5 mètres d’épaisseur (source : Service régional de l’archéologie, 2015).
  • Bastions et tours d’angle : On retrouve, dès le XIVe siècle, des bastions semi-circulaires ou polygonaux permettant de croiser les tirs et de surveiller les abords.
  • Porte fortifiée : Chaque village possède un, parfois deux accès monumentaux, équipés de herses, de vantaux bardés de fer et même de mâchicoulis au XVe siècle.
  • Chemin de ronde : Utilisé par les guetteurs, il court au sommet du mur, protégé par un parapet crénelé.

Certaines enceintes, comme celles de Domme ou Monpazier, s’accompagnent de fossés secs ou humides, ajoutant une barrière supplémentaire aux assaillants.

Étude de cas : Trois bastides fortifiées emblématiques

Les bastides périgourdines sont l’héritage le plus marquant de cette vocation défensive. Elles allient urbanisme rationnel (plan en damier) et architecture militaire.

Bastide Date de fondation Caractéristiques défensives Anecdote
Domme 1281
  • 3 portes fortifiées
  • Enceinte de 1,6 km
  • Chemins de ronde intacts
En 1307, la bastide servit de prison aux Templiers avant leur procès.
Monpazier 1284
  • Murailles polygonales
  • Porte du Paradis (porte d’honneur)
Elle fut prise et reprise treize fois entre 1350 et 1450 !
Montignac XIe siècle
  • Murailles doubles (ville haute et ville basse)
  • Nombreuses tours
La fameuse grotte de Lascaux, découverte en 1940, se trouve sur ce territoire anciennement surveillé.

Les innovations défensives : usages et astuces de bâtisseurs

  • Mâchicoulis et archères : Le développement des armes à projectiles au XIVe siècle (arbalètes, puis armes à feu rudimentaires) incite les bâtisseurs à percer des ouvertures spécifiques dans les murailles.
  • Bossage des pierres : Les parements rugueux défient les échelles et absorbent mieux les chocs des boulets de catapulte ou d’artillerie.
  • Pots-à-feu et huile bouillante : Les défenseurs utilisaient — avec parcimonie — des “pots à feu” (prémices des grenades) et versaient huile ou poix par les meurtrières (cf. Jean Mesqui, “Les fortifications du Moyen Âge en France”, édition Picard, 1991).
  • Organisation communautaire : Les habitants se relayaient pour la garde, souvent selon un calendrier communal. Une chronique de 1429 à Saint-Avit indique la distribution de 3 litres de vin par jour aux gardiens de nuit, pour les inciter à veiller !

Le perfectionnement des bastions à angles saillants marque la transition entre le Moyen Âge tardif et la Renaissance, où l’artillerie impose des profils plus bas et plus épais.

Quand les bastions ne suffisaient plus : sièges, légendes et drames

Aussi robustes soient-ils, les bastions périgourdins n’étaient pas infaillibles. Les archives départementales relatent plusieurs sièges marquants :

  • En 1347, la bastide de Domme résista 49 jours à une attaque anglaise, mais dut capituler faute de vivres.
  • En 1442, la prise de Lalinde, après la trahison d’un guetteur, fit tomber l’enceinte malgré un plan de défense perfectionné.

Certaines histoires sont entrées dans la mémoire populaire : à Montfort, il est dit que des femmes, pendant le siège de 1370, auraient lancé des ruches remplies d’abeilles sur les échelles des assaillants, causant leur retraite précipitée (“Dordogne Magazine”, 2006).

Empreintes dans le paysage actuel : héritage et préservation

Aujourd’hui, bien que beaucoup de murailles aient été arasées ou réemployées dans des constructions plus récentes, de nombreux villages conservent des portions intactes ou restaurées. Sur près de 80 sites recensés par le Patrimoine de France en Dordogne, une trentaine présentent encore des éléments visibles de rempart ou de porte fortifiée (Source : Base Mérimée, Ministère de la Culture).

Cette persistance contribue à l’identité forte du Périgord, offrant aux visiteurs une lecture unique de l’histoire. Elle conditionne également l’urbanisme contemporain — de nombreux bourgs périgourdins ont “prisonnière” une partie de leur centre historique dans le tracé de l’ancienne enceinte.

Pour aller plus loin : circuits et conseils de découverte

  • Domme : Le circuit des remparts, balisé et ponctué de panneaux historiques.
  • Monpazier : Visite guidée de la bastide et de sa porte du Paradis tous les samedis, d’avril à octobre.
  • Saint-Avit-Sénieur : Découverte des vestiges d’enceinte en lien avec l’abbaye classée à l’Unesco.

Pour les curieux, l’association Bastides en Périgord propose chaque été des balades thématiques. Les “Nuits des Remparts” y permettent de découvrir la magie de ces sites à la lueur des flambeaux.

L’expérience défensive périgourdine, un miroir de l’histoire européenne

Les bastions et enceintes du Périgord rappellent combien la vie quotidienne fut longtemps rythmée par l’ombre de la guerre, mais aussi combien ces villages, grâce à l'ingéniosité des bâtisseurs et à la solidarité des habitants, ont su transformer leurs contraintes en atouts. Leur héritage arpentable aujourd’hui porte un regard sur la résilience humaine tout autant qu’il révèle l'immense diversité des réponses défensives à travers l’Europe médiévale.

Sources principales : Jean Mesqui, “Les fortifications du Moyen Âge en France” ; Dossiers du patrimoine du Ministère de la Culture ; Base Mérimée ; Dordogne Magazine ; Archives départementales de la Dordogne ; Association Bastides en Périgord.

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