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Un bastion de la Dordogne, témoin des armes et des sièges

Suspendu au-dessus de la vallée de la Dordogne, le château de Castelnaud-la-Chapelle s’impose depuis le XIIe siècle comme l’un des plus fascinants points d’observation de l’histoire militaire médiévale. Ce site stratégique, longtemps disputé entre Français et Anglais lors de la guerre de Cent Ans, a évolué en parallèle des mutations technologiques qui ont bouleversé l’art de la guerre du Moyen Âge. Aujourd’hui, Castelnaud, propriété de la famille Rossillon et consacré à l’art médiéval de la guerre, attire plus de 220 000 visiteurs par an (source : château de Castelnaud, statistiques annuelles) et propose la plus grande collection privée d’armes et d’armures du pays, offrant ainsi une plongée sans pareille dans l’histoire guerrière européenne.

Construction et architecture : adaptation de la pierre à la menace

Construit autour de 1200, Castelnaud s’inscrit d’abord dans la tradition des forteresses romanes : haut donjon carré, murailles robustes, chemins de ronde, réduit pour la défense rapprochée. Sa position dominante, sur un éperon rocheux, lui permettait de contrôler la vallée et d’anticiper les attaques. Cependant, l’édifice va connaître, surtout du XIIIe au XVe siècle, une série de modernisations dictées par l’évolution constante de l’armement, en particulier avec l’apparition des machines de siège puis de l’artillerie à poudre.

  • Épaississement des murs : Les assauts au trébuchet incitent à renforcer les courtines, parfois jusqu’à 4 mètres d’épaisseur.
  • Création d’archères à croix et canonnières : Vers la fin du Moyen Âge, l’adaptation aux armes à feu impose le percement d’ouvertures spécifiques pour les arbalètes, puis pour les couleuvrines et veuglaires (petits canons portatifs).
  • Multiplication des tours d’artillerie : Les tours rondes, plus résistantes à la balistique que les structures carrées, apparaissent afin d’optimiser le champ de tir et d’offrir une meilleure protection contre les boulets (Source : Françoise Michaud-Fréjaville, « Castelnaud, une sentinelle sur la Dordogne », 2014).

Castelnaud montre ainsi la transition entre la forteresse pensée pour résister au bélier et à l’échelle, et celle que l’on dote d’équipements destinés à contrer la puissance de la poudre.

De la catapulte au trébuchet : l’apogée des machines de siège

Le Moyen Âge voit l’apparition de machines de guerre redoutables, en particulier le trébuchet — que Castelnaud figure parmi ses attractions majeures avec ses engins reconstitués à échelle réelle. Ce type d’arme, capable de lancer des projectiles de plus de 100 kg sur une distance de 200 mètres, marque un tournant dans la stratégie militaire au XIIIe siècle :

  • La trémie de tir du trébuchet nécessite une aire spécifique d’assemblage et de protection, influant sur la configuration des défenses avancées.
  • Soutènement des courtines pour résister aux chocs répétés des projectiles.
  • Boulets en pierre, matériel de fortune ou charges animales pour terroriser l’ennemi assiégé.
  • Équipes de 20 à 50 hommes affectées à la manipulation, dont la logistique impose des ressources et un espace conséquents (source : Musée des Arts et Métiers, Paris).

À Castelnaud, les démonstrations de tir révèlent la précision et la portée de ces armes : en 2014, lors d’une reconstitution, un trébuchet lancé devant le public parvint à atteindre une cible à 180 mètres, témoignant de la puissance réelle de ces engins à leur apogée militaire.

Naissance de l’artillerie : la révolution de la poudre noire

À la fin du XIVe siècle, les premiers canons font leur apparition à Castelnaud, comme dans l’ensemble du monde occidental. Bien loin de l’artillerie sophistiquée des temps modernes, il s’agit d’armes lourdes, lentes à charger, parfois aussi dangereuses pour leurs utilisateurs que pour les assiégés.

  • Les bombardes en fer forgé expulsent des boulets de pierre ou de fer pouvant peser 50 kg.
  • Canonnières et embrasures sont percées dans les murs pour protéger tireurs et matériel.
  • Les comptes de 1453 révèlent à Castelnaud une dotation de six pièces d’artillerie, dont une couleuvrine et plusieurs serpentines (source : Archives départementales de la Dordogne).
  • Un maître-artilleur, souvent recruté à grand frais, accompagne la garnison pour entretenir et manier ces équipements (Jean-Pierre Babelon, « Les Châteaux forts », Fayard).
Arme Poids projectile (kg) Portée (m) Date d’apparition à Castelnaud
Trébuchet 80–120 160–240 Début XIIIes.
Bombarde 40–70 150–250 Fin XIVes.
Couleuvrine 2–10 200–400 XVe siècle

L’armement individuel à Castelnaud : la métamorphose du guerrier

Les collections du musée révèlent l’évolution spectaculaire de l’armement personnel entre le XIIe et le XVe siècle :

  • Épée longue et épée à une main accompagnées de boucliers d’abord ronds puis en « pavise », pour résister à l’arbalète.
  • Le casque à visière basculante succède au nasal et au heaume en tonneau dès 1350.
  • Les armures de plates deviennent la norme chez les chevaliers — piquant à plus de 25 kilos pour une armure complète de la fin du XIVe siècle, là où les cottes de maille pesaient environ 15 kg à l’époque féodale (Source : inventaire armurier de Castelnaud, 2019).

L’arrivée de la poudre à canon et des armes de trait puissantes (arbalètes, arcs longs) déclenche une « course à l’acier » : les protections cherchent à conjuguer mobilité et résistance face à une létalité croissante. Les combattants deviennent des machines de guerre ambulantes, modelés autant par la balistique du moment que par les nécessités de déplacement sur un terrain escarpé.

Castelnaud, laboratoire des tactiques de défense

Outre l’évolution matérielle, la forteresse révèle un sens de l’innovation stratégique. Les capitaines de Castelnaud expérimentent l’alternance entre défense active (sorties pour saboter les engins de siège adverses) et défense passive (refuge dans le donjon en cas de brèche).

  • Réseau d’assommoirs pour bombarder d’huile ou de projectiles les assaillants franchissant la porte.
  • Trappes et chemins de ronde surélevés pour les archers et arbalétriers.
  • Dépôts répartis d’armes de réserve, illustrant une gestion méthodique de la logistique.

L’iconographie du XVe siècle, mise en valeur dans les salles du musée, présente également des plans d’attaque et des schémas de rotation de garnison, indiquant un souci d’efficacité rarement documenté ailleurs dans la région (Référence : catalogue du musée de Castelnaud).

Le château aujourd’hui : vitrine de la transmission et de l’expérimentation historique

Au-delà de la conservation, l’approche pédagogique de Castelnaud se démarque : chaque été, des démonstrations de tirs au trébuchet, des ateliers de forge et des expérimentations d’armes à feu dans la cour permettent aux visiteurs de saisir concrètement la transformation des techniques guerrières. Plusieurs chercheurs et artisans-archéologues collaborent au développement de répliques fonctionnelles, contribuant à une meilleure compréhension des réalités du champ de bataille médiéval (medievalheritage.eu).

  • Reconstitutions de sièges, mesurées et documentées, permettent de tester la résistance des murs d’après des plans d’époque.
  • Participation à des programmes européens de recherche sur la balistique médiévale (notamment Oriflamme, CNRS, 2018–2022).

L’attachement de la région à ses souvenirs, couplé aux apports récents de l’expérimentation historique, fait du château de Castelnaud une somme vivante du savoir martial médiéval.

Entre pierre et poudre : héritage et leçons d’une forteresse témoin

Le château de Castelnaud incarne la symbiose entre évolution de l’armement et transformation du bâti défensif médiéval. Son architecture, ses armes exposées, la pédagogie de son musée et la vitalité de ses programmes de reconstitution offrent aux visiteurs – et aux historiens – un champ unique d’expérimentation et de mémoire. Entre innovations techniques et mutations stratégiques, Castelnaud demeure un observatoire exceptionnel du passage d’un monde, celui du bélier et de la catapulte, à l’âge de la poudre et de la cuirasse d’acier. Ce voyage au cœur du patrimoine militaire, loin d’un récit figé, s’invente chaque jour dans le dialogue retrouvé entre les pierres et les armes.

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