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Au cœur du Périgord noir : naissance et essor d’une ville d’exception

Implantée dans une vallée dominée par des collines boisées, Sarlat-la-Canéda s’impose comme un joyau au cœur du Périgord noir, en Dordogne. Cité vivante de près de 9 000 habitants aujourd’hui, elle concentre un patrimoine médiéval unique en France. Comment cette petite « ville haute » est-elle devenue une capitale régionale au fil des siècles ? Retour sur un destin forgé entre pouvoir religieux, carrefour de routes, prospérité commerciale et prestige architectural.

Des origines monastiques : quand Sarlat prend racine

L’histoire de Sarlat débute autour d’un monastère bénédictin, probablement fondé à la fin du IX siècle. Le site, d’abord modeste, prend rapidement de l’importance grâce à sa situation en dehors des grands axes d’invasion, lui garantissant relative sérénité lors des époques troublées (les invasions vikings et sarrasines épargneront largement la ville – voir Archives départementales de la Dordogne). Dès le XI siècle, l’abbaye de Sarlat rayonne spirituellement et attire visiteurs et pèlerins. Elle reçoit la protection directe de Rome en 1153 (bulle papale d’Adrien IV), figeant son indépendance face aux ambitions des évêques de Périgueux et des comtes environnants.

  • 906 : Première mention du monastère de Sarlat
  • 1153 : Confirmation de Sarlat comme abbaye indépendante par le Pape
  • Nombreuses reliques : dont celles de Saint Sacerdos, qui deviendra le patron de la ville

Cette origine religieuse constitue le premier socle de la future puissance de Sarlat : un centre d’influence spirituel, puis intellectuel, devenu très tôt un pôle d’attraction régionale.

Épanouissement médiéval : l’âge d’or entre commerce et pouvoir

À la faveur du XII siècle et des siècles suivants, Sarlat connaît une expansion exceptionnelle. L’insécurité moyenneâgeuse (guerres féodales, conflits avec les Anglais durant la guerre de Cent Ans) fait des villes fortifiées des places recherchées par les populations et les négociants. Sarlat, dotée de remparts dès le XIII siècle (la longueur cumulée des murailles atteignait plus de 1,3 km d’après l’archéologue Alain Vircondelet), offre un refuge mais aussi un marché incontournable.

Le marché de Sarlat, réputé depuis le Moyen Âge, attire producteurs, marchands et artisans de tout le Sarladais : truffes, noix, vins, textiles, soieries… Les foires se multiplient (on en dénombrait sept dans l’année dès le XIV siècle – source : Archives nationales), renforçant la prospérité de la cité et la densité de ses réseaux commerciaux.

  • Remparts : 13 tours et 4 portes principales défendaient la ville
  • Population médiévale : estimée à près de 7 000 habitants vers 1440
  • Monnaie locale : le denier sarladais, frappé dès le XIII siècle (source : Musée d’Aquitaine)

Archétype de la « bonne ville », Sarlat sert de modèle administratif à plusieurs bourgades alentour et développe de puissants corps de métiers : tisserands, tanneurs, merciers, orfèvres. Cette concentration d’activités marchandes façonne aussi l’espace urbain : ruelles pavées, place centrale (la future place de la Liberté), halles et hôtels particuliers (citons l’hôtel de Maleville, l’hôtel Plamon ou encore l’hôtel de Vienne, témoins remarquables du gothique et du début de la Renaissance).

Pouvoirs et influences : entre Anglais, rois de France et puissances religieuses

Le Périgord noir doit son nom à la fois à la densité de ses forêts sombres (principalement chênes verts et châtaigniers) – mais aussi à une histoire jalonnée de luttes seigneuriales. Sarlat joue un rôle central dans ce maillage politique. Durant la guerre de Cent Ans (1337-1453), la cité se positionne comme bastion du roi de France, bien que brièvement occupée par les Anglais en 1360, après le traité de Brétigny (source : “Histoire du Périgord”, Pierre Pommarède).

  1. 1356 : Sarlat accueille le futur roi Charles V, fuyant les Anglais après la bataille de Poitiers
  2. 1360 : Capitulation de la ville sur ordre du roi Jean II le Bon ; occupation anglaise partielle
  3. 1463 : Fin officielle des conflits dans la région ; Sarlat reprend son essor politique et commercial

Autour de l’abbaye devenue cathédrale au XVII siècle, Sarlat exerce également une forte attraction dans les débats religieux du Moyen Âge tardif : son évêché, créé en 1317 par Jean XXII, fait de la ville un siège épiscopal doté de larges pouvoirs temporels et spirituels (source : Répertoire des évêchés de France, CNRS).

Un urbanisme préservé : Sarlat, laboratoire monumental du Périgord

Ce qui distingue radicalement Sarlat dans le paysage occitan, c’est la qualité et la densité de son patrimoine bâti médiéval et Renaissance. On y dénombre plus de 66 monuments classés ou inscrits (chiffre INSEE/Dossier UNESCO 2020). Les rues tortueuses du centre voient s’élever maisons à colombages, mâchicoulis, échoppes voûtées, hôtels particuliers à fenêtres trilobées… Peu de villes françaises ont conservé une telle continuité architecturale sur plus de six siècles.

  • Place de la Liberté : cœur névralgique du commerce médiéval et actuel marché
  • Ancienne abbaye Saint-Sacerdos : devenue cathédrale en 1802, elle veille sur les toits de la ville
  • Lanternes des morts : structure mystérieuse (fin XII siècle) dont la fonction interroge encore archéologues et historiens (hypothèses funéraires ou commémoratives)
  • Hôtel de ville : bâti dans l’hôtel Plamon, joyau Renaissance du XVI siècle

L’authenticité de Sarlat s’explique notamment par le gel du développement urbain après le XVII siècle, la ville ayant perdu une partie de sa fonction administrative après la Révolution et l’époque napoléonienne. Ce « ralentissement » évita toute percée haussmannienne ou modernisation destructrice au XIX siècle, à la différence de nombreuses cités françaises.

Protection et renaissance : une restauration exemplaire au XX siècle

Paradoxalement, l’effacement progressif du rôle politique de Sarlat offrit à la ville sa meilleure chance de survie architecturale. Dans les années 1960, Sarlat était gravement menacée de délabrement : 60 % de ses immeubles du centre ancien étaient en ruine ou insalubres (rapport Malraux, ministère de la Culture, 1962). C’est alors que fut instituée la première “Zone de protection du patrimoine architectural et urbain” de France grâce à la loi Malraux de 1962, plaçant Sarlat au cœur d’un chantier-pilote national.

  • 1962 : Lancement du plan de sauvegarde : plus de 300 batiments restaurés en 20 ans
  • Tourisme : passage de 30 000 visiteurs en 1965 à plus de 1,5 million aujourd’hui (chiffres Office du Tourisme du Sarladais)
  • Cinéma : des dizaines de films y ont été tournés, renforçant l’aura de la cité dans la culture populaire (citons « Les Misérables », « La Fille de d’Artagnan » ou « Le Chocolat »)

Cette politique volontariste de sauvegarde, pilotée par l’architecte Jean Nouvel (enfance sarladaise), a reversé le destin de la cité, devenant la référence du patrimoine médiéval intact en France (voir rapport Mission Malraux, 1982).

Figures illustres et anecdotes peu connues

Divers personnages ont contribué à la renommée et à l’identité de la ville. Ainsi Étienne de la Boétie (1530-1563), humaniste et grand ami de Montaigne, naquit à Sarlat (sa maison Renaissance se visite rue de la Boétie). On oublie parfois que Sarlat fut un foyer d’imprimerie dès la seconde moitié du XVI siècle, ou qu’elle produisit, sous le nom du « clou de Sarlat », une variété de truffe localisée vendue jusqu’à Bordeaux dès le XVIII siècle (source : “La Truffe, histoire et légendes”, J.-C. Maury).

  • Étienne de La Boétie : initiateur de la notion de « servitude volontaire »
  • Jean Nouvel : prix Pritzker 2008, grand rénovateur du patrimoine sarladais
  • Ordre des jacobins : leur présence dès 1281 favorise la diffusion des idées nouvelles à la veille de la Renaissance

Sarlat aujourd’hui : vitalité culturelle et puissance d’attraction

Sarlat, référencée “Ville d’Art et d’Histoire” officiellement depuis 2002, demeure le théâtre de nombreux événements :

  • Festival des Jeux du Théâtre, fondé en 1952, l’un des plus prestigieux de France (plus de 25 000 spectateurs chaque été)
  • Marché au gras, réputé internationalement pour ses produits d’oie et de canard
  • Rencontres cinématographiques, concerts baroques, spectacles dans les cours Renaissance…

Cette dynamique culturelle, alliée à l’attachement profond des habitants au patrimoine, assure la transmission de l’identité sarladaise. On estime que le secteur du tourisme (hébergements, visites guidées, restauration) représente près de 65 % des emplois directs dans la commune (source : rapport INSEE 2022).

Un patrimoine vivant pour le futur

Ce qui fait de Sarlat la véritable capitale médiévale du Périgord noir, ce n’est pas seulement la conservation de ses murs ou sa notoriété touristique, mais la permanence d’un dialogue entre héritage et innovation. La ville continue de rayonner comme lieu de mémoire, laboratoire d’architecture, creuset gastronomique et foyer culturel, fidèle à sa vocation initiale : fédérer les hommes autour de la pierre, de la foi et... des saveurs du terroir.

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