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Une bastide perchée : Domme, sentinelle de la Dordogne

Domme, située à 215 mètres d’altitude, domine la vallée de la Dordogne depuis son éperon calcaire. Fondée en 1281 par Philippe III le Hardi, elle incarne l’aboutissement de l’art urbanistique des bastides médiévales : rationalité, défense, mise en valeur du paysage et souci d’harmonie sont ici magnifiés (Ville de Domme).

Plus grande des bastides du Périgord Noir, Domme se distingue par sa position géostratégique, la rigueur de son plan quadrillé, la monumentalité de ses remparts et ses points de vue à 180°. Étudier Domme, c’est donc comprendre la synthèse de siècles de réflexion urbanistique et militaire adaptée à un relief hors-norme.

Le plan en damier : la logique des bastides appliquée à un promontoire

L’esprit des bastides du Sud-Ouest

Les bastides, nées au XIII siècle, sont des villes nouvelles pensées pour accroître peuplement, administration et commerce, tout en affirmant le pouvoir des rois ou des seigneurs. Leur plan le plus courant est en damier orthogonal, centré autour d’une place principale commerçante.

  • Rues droites se coupant à angle droit
  • Îlots rectangulaires égaux (généralement 30x40 mètres)
  • Organisation favorisant la circulation, la défense rapide et le développement marchand (Le Monde de la Bastide)

Domme ou l’adaptation au relief

À Domme, ce modèle s’adapte à une géographie bien particulière : l’éperon calcaire oblige à des compromis. Malgré la topographie, la trame est remarquablement respectée :

  • La rue principale, dite rue des Consuls, traverse la bastide d’est en ouest
  • Réseau de ruelles secondaires, notamment la rue du Commerce et la rue Geoffroy-de-Vivans, formant des pâtés de maisons de tailles régulières
  • Présence de 7 axes longitudinaux et jusqu’à 8 transversaux, selon les archives cadastrales (CAUE Dordogne 2014)

L’ajustement entre orthogonalité et pente donne à Domme un charme particulier : la rigidité géométrique y dialogue avec la irrégularité du relief, tout en maintenant la rigueur chère aux bâtisseurs de bastide.

Remparts et urbanisme défensif : la forteresse urbaine

Le génie urbanistique de Domme réside dans l’intégration du système défensif à l’organisation civique. Dès sa fondation, la bastide est ceinturée de 1 200 mètres de remparts. Aujourd’hui préserver à 70 %, ces murailles épousent parfaitement l’éperon rocheux.

Porte monumentale et tour à mâchicoulis

  • Porte des Tours (fin XIII) : entrée principale flanquée de deux tours massives (hauteur 18 mètres)
  • Mâchicoulis et meurtrières pour archerie en défense active
  • Autres portes fortifiées : Porte del Bos, Porte de la Combe, chacune adaptée à la topographie (Périgord.com)

Le rôle des remparts n’est pas seulement défensif : il affirme la puissance du pouvoir royal face aux menaces anglo-gasconnes et huguenotes, tout en sécurisant les habitants, souvent venus du Périgord rural. On estime que Domme comptait plus de 2 500 habitants à son apogée, tous abrités derrière ses murs (source : Inventaire général du patrimoine culturel, Région Nouvelle-Aquitaine).

Les rues rayonnant depuis les portes principales forment un maillage efficace en cas de menace, mais aussi une organisation rationnelle pour le quotidien : gestion du flux de marchandises, contrôle des taxes à l'entrée (péage urbain), surveillance continue de la vallée.

La place centrale et ses arcades : cœur civique et commercial

Au centre du dispositif, Domme possède une place du marché de forme trapézoïdale, arpentée depuis plus de 700 ans. Elle est bordée d’arcades (ou couvertures), où les marchands s’abritent depuis le Moyen-Âge.

  • Place de la Halle : concentrant fonctions économiques (marchés, foires) et sociales
  • Bâtiments d’administration : maison du gouverneur (vestiges), hôtel de ville non loin de là
  • Organisation spatiale : la halle centrale, disparue aujourd’hui, permettait la pesée du blé, la collecte des impôts et même le règlement des litiges

La place, relativement petite comparée à d’autres bastides, témoigne de la volonté d’adaptation au relief tout en gardant l’esprit civique propre à ces fondations du XIII siècle (sites-touristiques-dordogne.fr). Son orientation permet par ailleurs d’admirer simultanément la vallée et l’intérieur de la ville, renforçant la cohésion entre ville, terroir et paysage.

Des ruelles valorisant perspectives et vues panoramiques

Spécificité remarquable de Domme : la gestion des perspectives. L’urbanisme médiéval n’est pas seulement défensif : il s’offre au plaisir du regard. Les rues montantes débouchent sur des belvédères, notamment l’esplanade de la Barre, à l’extrémité sud.

  • Boulevard de la Barre : panorama de 180° sur la vallée de la Dordogne et les méandres du fleuve, jusqu’aux châteaux de La Roque-Gageac et Beynac
  • Organisation des axes débouchant sur ces points de vue, multipliant l’ouverture visuelle plutôt que l’enfermement
  • Jeu volumétrique entre maisons basses (le plus souvent à un étage sur caves) et échauguettes de guet

Cette valorisation du paysage n’est pas étrangère à la volonté d’attirer habitants et marchands : Domme se distingue très tôt par une image de “citadelle du vertige” et d’avant-poste sur la vallée commerçante.

Matières, couleurs et architecture : harmonie périgourdine

Domme bénéficie de l’homogénéité de ses matériaux de construction : calcaire ocre jaune, tuiles canal, ferronneries sobres. Les gabarits des maisons suivent le modèle traditionnel du Périgord : étroites, hautes, souvent sur caves aménagées dans le rocher.

  • Façades à encorbellements et linteaux sculptés, témoignages de l’artisanat local
  • Ouvertures étroites pour raison défensive et thermique
  • Présence de nombreuses “trous de boulins” (anciennes échauguettes et pigeonniers insérés dans les murs)

Domme, théâtre d’urbanisme et d’histoire : du XIII siècle à nos jours

Le caractère de Domme s’est construit sur la permanence urbaine : très peu de modifications sur l’organisation du plan en 7 siècles. Parmi les phénomènes marquants :

  • Occupation anglaise dès 1347 : adaptation des défenses, extension de certaines “fortesses dans la forteresse” (sources : Archives départementales Dordogne)
  • Graffitis des Templiers sur la Porte des Tours (captifs entre 1307 et 1318) : témoins uniques en Europe d’une histoire carcérale et mystique
  • Déclin démographique au XIX : fermetures progressives des halles et hôpitaux, migration vers la vallée
  • Renaissance patrimoniale au XX : inscription parmi les “Plus beaux villages de France” (depuis 1982), mise en valeur du patrimoine grâce à la loi Malraux et au classement “Secteur sauvegardé” (arrêté de 1977)

Bastide modèle, bastide unique : Domme dans le concert urbanistique régional

Avec son envergure (9 hectares intramuros), Domme est l’une des rares bastides perchées de Dordogne qui ait conservé quasi intacts ses remparts, ses portes et la lisibilité de son plan orthogonal. À ce titre, elle est étudiée comme exemple typique de l’urbanisme médiéval, mais aussi comme exception régionale du fait de son adaptation topographique.

À la différence d’autres bastides plus “plates” (comme Monpazier ou Villefranche-du-Périgord), Domme pousse l’art de la bastide jusqu’à la monumentalisation, fusionnant citadelle et espace vécu. Cette singularité attire chaque année plus de 420 000 visiteurs (source : Office de tourisme Sarlat-Périgord Noir, données 2022), dont de nombreux architectes, urbanistes et passionnés d’histoire.

Perspectives : Domme et les défis de l’urbanisme contemporain

Face à la pression touristique, Domme relève le défi de préservation et d’adaptation : contrôle rigoureux des rénovations, gestion de l’espace public restreint (parkings hors remparts), volonté d’accueillir une vie locale pérenne malgré le poids de l’économie de visite. Les enjeux actuels rejoignent ceux posés dès le XIII siècle : équilibrer défense, fonctionnalité et harmonie esthétique, tout en gardant au cœur du projet l’humain, promeneur d’un jour ou habitant pour la vie.

Domme, perchée entre ciel et vallée, reste un laboratoire vivant de l’urbanisme médiéval et un manifeste de l’intelligence des bâtisseurs. Observer ses rues, ses remparts et ses vues, c’est parcourir sept siècles d’ingéniosité humaine, où la beauté ne cède jamais sur la nécessité.

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